Le Maroc mise sur une montée en puissance progressive de ses infrastructures de gaz naturel liquéfié (GNL) afin d’anticiper l’essor attendu du marché mondial à l’horizon 2030. Un choix stratégique qui renforce son positionnement régional, tout en exposant le Royaume aux incertitudes inhérentes à un marché énergétique de plus en plus volatil.
La recomposition en cours du marché mondial du GNL, portée par l’expansion rapide des capacités de production aux États-Unis et au Qatar à partir de 2027, ouvre une fenêtre d’opportunité que Rabat entend exploiter. Selon les projections de Bloomberg, l’offre mondiale de GNL pourrait atteindre 594 millions de tonnes en 2030, soit une hausse de 42 % par rapport à 2024, avec un excédent potentiel estimé à 15 millions de tonnes.
Cette perspective d’abondance structurelle, bien que toujours exposée aux aléas géopolitiques et aux tensions sur les routes maritimes, redessine les équilibres du marché gazier mondial. Elle place les pays importateurs disposant d’infrastructures portuaires et de regazéification adaptées dans une position renforcée pour négocier leurs contrats d’approvisionnement à des conditions plus favorables.
Nador West Med, pierre angulaire de la stratégie gazière
C’est dans ce contexte que le Maroc a engagé une stratégie articulée autour de ports en eau profonde et d’unités de regazéification. Le complexe portuaire de Nador West Med, dont la mise en exploitation est attendue au second semestre 2026, accueillera la première infrastructure nationale de GNL sous la forme d’une unité flottante de stockage et de regazéification (FSRU).
Reliée par gazoduc aux bassins industriels du nord-ouest du pays, cette installation vise à sécuriser l’approvisionnement énergétique tout en réduisant la dépendance aux combustibles les plus carbonés. Le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, a souligné que ce projet s’inscrit dans une vision plus large d’extension du modèle Tanger Med vers d’autres façades maritimes du Royaume.
Dakhla Atlantique, entre gaz et hydrogène vert
Au sud, le futur port de Dakhla Atlantique, dont l’achèvement est prévu à l’horizon 2028, viendra compléter cette architecture énergétique et logistique. Doté d’une profondeur annoncée de 23 mètres, il est conçu pour accueillir des industries lourdes et servir de hub de transformation de matières premières en provenance du Sahel.
Les autorités marocaines y voient également une plateforme stratégique capable de soutenir, à terme, l’exportation d’hydrogène vert. Cette articulation entre GNL, énergies renouvelables et nouvelles filières industrielles illustre la volonté du Royaume de positionner le gaz non pas comme une fin en soi, mais comme une énergie de transition au service d’un modèle industriel bas carbone.
Un positionnement régional dans un paysage africain en mutation
Sur le plan continental, la stratégie marocaine s’insère dans un paysage gazier africain en profonde mutation. Selon l’African Energy Chamber, la part de l’Afrique du Nord dans la production gazière du continent pourrait reculer à 40 % d’ici 2035, tandis que l’offre subsaharienne de GNL serait appelée à être multipliée par quatre à l’horizon 2050.
Dans le même temps, la demande africaine de gaz devrait progresser de 60 %, tirée par les besoins en électricité, en industrialisation et en urbanisation. Toutefois, en l’absence de réseaux de transport et d’infrastructures domestiques suffisants, une large part du gaz africain continue d’être orientée vers l’exportation, limitant son impact sur les économies locales.
Un pari calculé mais exposé
En se positionnant dès aujourd’hui sur le GNL, le Maroc fait le pari d’un marché mondial plus liquide et plus compétitif, capable de soutenir sa transition énergétique et son ambition industrielle. Mais ce choix n’est pas sans risques : volatilité des prix, surcapacités mondiales, concurrence accrue et incertitudes géopolitiques pourraient en affecter la rentabilité à moyen terme.
À l’horizon 2030, le GNL apparaît ainsi comme un outil stratégique, à la croisée des impératifs de sécurité énergétique, de compétitivité industrielle et de transition bas carbone. Un pari mesuré, mais déterminant pour le futur positionnement énergétique du Royaume.







