La BEAC serre la vis sur les devises des industries extractives
La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) engage un nouveau tournant dans la gestion des devises en zone Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Dans un communiqué daté du 23 avril 2026, son gouverneur, Yvon Sana Bangui, a annoncé un relèvement progressif du taux de rapatriement des recettes d’exportation des entreprises extractives.
Actuellement fixé à 35 %, ce taux passera à :
- 50 % à partir du 1er janvier 2027
- 70 % dès le 1er janvier 2028
Une décision qui marque un durcissement assumé de la réglementation de change, dans un contexte de pressions persistantes sur les réserves extérieures.
Un levier clé pour renforcer les réserves de change
L’objectif affiché par la banque centrale est clair :
augmenter les avoirs en devises afin de mieux couvrir les importations des pays membres (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad et RCA).
Ces réserves constituent un pilier essentiel de la stabilité macroéconomique, notamment pour le maintien de la parité du franc CFA.
Selon la BEAC, ce relèvement progressif vise à :
- maximiser l’impact des recettes d’exportation
- améliorer la liquidité extérieure
- préserver un cadre réglementaire prévisible pour les investisseurs
Une réforme sensible pour un secteur stratégique
La mesure concerne principalement les entreprises du secteur extractif (pétrole, gaz, mines), au cœur des économies de la CEMAC.
Historiquement, l’application de la réglementation de change à ces acteurs a été progressive et négociée.
Après l’entrée en vigueur du nouveau dispositif en 2019, les entreprises extractives avaient obtenu plusieurs aménagements, notamment :
- la possibilité de détenir des comptes en devises à l’étranger
- des exemptions pour les phases d’exploration
- des facilités pour les transferts de revenus des expatriés
Ces concessions faisaient suite à de longues discussions menées sous l’ère de Abbas Mahamat Tolli, ancien gouverneur de la BEAC.
Le verrou des fonds RES : 6 000 milliards toujours hors circuit
Malgré ce tour de vis, un point crucial reste inchangé. Les fonds de restauration des sites miniers (fonds RES) demeurent exclus de l’obligation de rapatriement.
Ces fonds, estimés à environ 6 000 milliards FCFA, constituent pourtant l’un des plus importants gisements de devises de la sous-région.
À titre de comparaison, ils représentent presque l’équivalent des réserves de change de la CEMAC, évaluées à 6 769 milliards FCFA à fin février 2026
Depuis plusieurs années, ces fonds sont au cœur des tensions entre la BEAC et les compagnies extractives.
Une impasse transférée aux États
Face à l’enlisement des négociations, la BEAC a décidé de changer de stratégie.
Selon Yvon Sana Bangui, la question des fonds RES est désormais renvoyée aux États membres, après près de sept ans de discussions infructueuses.
Ce choix traduit une réalité :
la banque centrale ne dispose pas, seule, des leviers politiques nécessaires pour débloquer ce dossier hautement sensible.
Un enjeu majeur pour la stabilité du franc CFA
L’intégration des fonds RES dans les réserves pourrait pourtant changer la donne.
Un rapatriement effectif permettrait :
- un renforcement significatif des réserves de change
- une amélioration de la couverture des importations
- une consolidation de la crédibilité du franc CFA
Actuellement, la BEAC anticipe pour 2026 une couverture des importations de 4,52 mois, en dessous du seuil de 5 mois recommandé par le Fonds monétaire international.
En dessous de 3 mois, la situation devient critique pour l’équilibre extérieur.
Entre prudence réglementaire et contraintes économiques
La stratégie de la BEAC illustre un équilibre délicat :
- resserrer le contrôle des devises
- sans fragiliser l’attractivité du secteur extractif
Le choix d’un relèvement progressif du taux de rapatriement traduit cette approche graduelle, destinée à éviter un choc pour les investisseurs.
Une réforme incomplète mais structurante
En l’état, la décision de la BEAC constitue une avancée notable, mais partielle.
- Elle renforce le cadre réglementaire
- Elle améliore la captation des flux futurs
- Mais elle laisse de côté le principal gisement de devises existant
Avec ce durcissement progressif du rapatriement des devises, la BEAC envoie un signal fort sur sa volonté de renforcer la résilience extérieure de la CEMAC.
Toutefois, tant que les 6 000 milliards FCFA de fonds RES resteront hors du circuit, une part essentielle des ressources en devises continuera d’échapper à la banque centrale.
Entre impératifs de stabilité monétaire et contraintes du secteur extractif, la bataille des réserves est loin d’être terminée.







