CEMAC : la BEAC mise sur un franc CFA numérique pour contrer les stablecoins en dollar
La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) accélère sa réflexion sur l’avenir monétaire numérique de la zone CEMAC. Face à la montée des stablecoins privés indexés sur le dollar, l’institution privilégie désormais la création d’une monnaie numérique souveraine, strictement alignée sur le franc CFA.
Cette orientation a été confirmée par le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, lors d’une conférence internationale organisée à Dakar par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sur les crypto-actifs et les innovations numériques.
« Nous n’aurons qu’une seule parité : un franc CFA pour un franc CFA numérique, adapté au cadre de coopération existant. C’est une question de souveraineté monétaire pour la CEMAC », a déclaré le gouverneur.
Une réponse à la montée des stablecoins en dollar
À travers cette stratégie, la banque centrale d’Afrique centrale cherche à éviter qu’une adoption massive des stablecoins libellés en dollar ne fragilise l’architecture monétaire régionale.
La CEMAC regroupe six pays : Cameroun, Gabon, Congo, Tchad, Guinée équatoriale et République centrafricaine, qui partagent le franc CFA comme monnaie commune.
Pour la BEAC, l’utilisation croissante de stablecoins adossés au dollar pourrait introduire de facto une seconde monnaie numérique dans les échanges, réduisant progressivement le contrôle de la banque centrale sur la liquidité et la politique monétaire.
L’institution craint également une pression accrue sur les réserves de change, puisque l’acquisition de stablecoins nécessite généralement la mobilisation de devises étrangères et l’alimentation de portefeuilles numériques souvent hébergés hors de la sous-région.
À fin 2024, les réserves de change de la CEMAC étaient estimées à 11,3 milliards de dollars, soit environ 4,2 mois d’importations, un niveau encore inférieur au seuil de cinq mois généralement recommandé par le FMI.
La BEAC travaille avec le FMI sur un cadre réglementaire
Parallèlement à cette réflexion sur une monnaie numérique souveraine, la BEAC prépare un cadre réglementaire sous-régional pour les crypto-actifs.
L’institution collabore actuellement avec le Fonds monétaire international (FMI) afin d’élaborer un dispositif harmonisé pour l’ensemble de la zone CEMAC.
En février dernier, la banque centrale a également organisé un atelier technique avec la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC) et la Commission de surveillance du marché financier afin de renforcer les capacités institutionnelles en matière de supervision des actifs numériques.
L’objectif est double : mieux encadrer l’écosystème crypto tout en préparant les bases réglementaires d’un éventuel franc CFA numérique.
Des approches différentes ailleurs en Afrique
La stratégie de la BEAC contraste avec celle d’autres banques centrales africaines.
Au Kenya, la banque centrale a choisi d’encadrer les stablecoins dans le cadre du futur Virtual Asset Service Providers Act. Les émetteurs devront notamment disposer de réserves intégrales et respecter des exigences élevées en matière de capitalisation et de liquidité.
Cette approche vise à intégrer les stablecoins au système financier sous supervision réglementaire plutôt qu’à leur opposer une monnaie numérique publique.
La Sierra Leone adopte une posture plus prudente. Sa banque centrale travaille avec le FMI sur un cadre d’autorisation des stablecoins, dans un contexte macroéconomique encore fragile après une forte poussée inflationniste ces dernières années.
Une bataille stratégique pour le contrôle de la monnaie numérique
Dans plusieurs pays africains, les stablecoins sont déjà utilisés pour transférer des fonds, sécuriser l’épargne ou faciliter les paiements transfrontaliers.
En Afrique de l’Ouest notamment, certains opérateurs commerciaux utilisent déjà l’USDT comme actif de transition dans leurs échanges avec la Chine ou les pays du Golfe.
Cette dynamique place les banques centrales africaines face à un choix stratégique : interdire, encadrer ou proposer une alternative souveraine.
Pour la BEAC, la réponse semble désormais claire : offrir une version numérique du franc CFA afin de répondre à la demande croissante d’actifs digitaux sans abandonner le contrôle monétaire à des acteurs privés internationaux.
La publication du futur cadre réglementaire crypto de la CEMAC, attendue cette année, constituera une étape clé dans cette stratégie.
Avec cette orientation, l’Afrique centrale entre pleinement dans la course mondiale aux monnaies numériques, avec un objectif central : préserver sa souveraineté monétaire à l’ère de la finance digitale.







