La fiscalité africaine pourrait connaître une évolution importante dans les prochaines années, avec une attention accrue portée à son impact différencié sur les femmes et les hommes. Le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) et le Forum sur l’administration fiscale africaine (ATAF) ont appelé à une meilleure prise en compte de la dimension de genre dans la conception et l’administration des systèmes fiscaux du continent.
Cette question était au cœur d’un séminaire hybride organisé le 7 septembre 2026 à Abidjan et en ligne, autour du thème : « Genre et fiscalité : promouvoir des systèmes fiscaux axés sur l’égalité de genre en Afrique ».
La rencontre a réuni des administrateurs fiscaux, des chercheurs, des spécialistes des questions de genre, des partenaires au développement et des décideurs publics.
Pourquoi repenser la fiscalité africaine ?
Les discussions ont porté sur un constat : une même mesure fiscale peut produire des effets différents selon la situation économique et professionnelle des femmes et des hommes.
Cette problématique est particulièrement importante en Afrique, où une grande partie de l’activité économique demeure informelle.
Selon les Perspectives économiques en Afrique 2026 de la Banque africaine de développement, l’emploi informel représente environ 86 % de l’emploi total sur le continent.
Les femmes sont particulièrement présentes dans ce secteur. Le rapport indique que 89,2 % des femmes actives occupent un emploi informel, contre 82 % des hommes.
Cette forte présence dans l’économie informelle pose plusieurs questions en matière de fiscalité, notamment concernant les mécanismes de formalisation, les procédures de conformité et la manière dont les prélèvements affectent les revenus des travailleuses et des entrepreneures.
Les femmes davantage présentes dans l’économie informelle
L’informalité constitue l’un des principaux enjeux examinés lors du séminaire.
Les politiques de formalisation peuvent permettre aux entreprises et aux travailleurs d’accéder à davantage de services et de protections, mais elles peuvent également représenter des coûts et des contraintes administratives.
Les participants ont donc appelé à mieux prendre en compte les réalités économiques des femmes dans la conception des dispositifs fiscaux.
Les impôts forfaitaires, les prélèvements appliqués aux activités commerciales ainsi que les procédures de déclaration et de mise en conformité peuvent notamment avoir des conséquences différentes selon les catégories de contribuables.
L’objectif n’est pas uniquement de modifier les taux ou les règles fiscales, mais également de rendre les systèmes plus accessibles, compréhensibles et adaptés aux réalités économiques des différentes catégories de contribuables.
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Un enjeu pour la mobilisation des recettes publiques
La prise en compte du genre est également présentée comme un levier potentiel de mobilisation des ressources nationales.
Pour la BAD et l’ATAF, des systèmes fiscaux mieux adaptés aux réalités économiques peuvent contribuer à élargir progressivement l’assiette fiscale tout en améliorant la participation des femmes à l’économie formelle.
Une politique fiscale intégrant davantage la dimension de genre pourrait ainsi poursuivre plusieurs objectifs simultanément : améliorer l’équité du système, faciliter la formalisation des activités et renforcer les recettes publiques.
Les participants ont insisté sur la nécessité de fonder ces politiques sur des données permettant de mesurer précisément leurs effets.
Améliorer les données sur les femmes dans la fiscalité
La disponibilité de données fiables constitue en effet un élément important de cette démarche.
Les autorités doivent pouvoir mesurer l’impact des politiques fiscales sur les différentes catégories de contribuables afin d’identifier les éventuelles disparités et d’adapter les dispositifs.
Pour Jemimah Njuki, directrice du Département genre, femmes et société civile du Groupe de la Banque africaine de développement, les systèmes fiscaux peuvent être conçus de manière à mieux refléter les réalités économiques des femmes et des hommes.
Elle a notamment appelé à améliorer les données utilisées pour prendre les décisions publiques et à rendre les processus de conformité et de formalisation plus accessibles.
Les femmes restent minoritaires aux postes de direction fiscale
La question de l’égalité de genre concerne également les administrations chargées de collecter les impôts.
Selon l’African Tax Outlook de l’ATAF, les femmes n’occupaient en 2022 que 27 % des postes de direction dans les administrations fiscales africaines.
Ce chiffre souligne un autre volet de la problématique : la représentation des femmes dans les institutions qui conçoivent et mettent en œuvre les politiques fiscales.
Le développement du leadership féminin dans les administrations fiscales fait ainsi partie des objectifs portés par l’ATAF à travers son Réseau des femmes dans la fiscalité (AWITN).
L’AWITN fête ses cinq ans
Le séminaire d’Abidjan a également marqué le cinquième anniversaire de l’AWITN, créé en mars 2021.
Le réseau vise à renforcer le leadership et la participation des femmes au sein des administrations fiscales africaines.
Depuis sa création, l’initiative a notamment contribué au développement professionnel des femmes travaillant dans ces administrations et au dialogue autour de politiques fiscales intégrant davantage les questions d’égalité de genre.
Pour Caroline Mutayabarwa, responsable de l’Académie fiscale de l’ATAF, l’enjeu dépasse une simple réforme administrative.
La démarche consiste également à examiner les structures qui peuvent conduire à une répartition inégale de la charge fiscale entre les différentes catégories de citoyens.
La fiscalité comme outil d’autonomisation économique
Au-delà de la collecte des recettes, les participants ont examiné le rôle que peut jouer la politique fiscale dans la participation économique et l’entrepreneuriat des femmes.
Une fiscalité mieux adaptée peut notamment contribuer à réduire certaines barrières à la formalisation et faciliter l’intégration des entrepreneures dans l’économie structurée.
Cette approche rejoint les enjeux plus larges de l’accès au financement, de la création d’entreprises et de la participation des femmes aux chaînes de valeur.
Pour les institutions organisatrices, l’enjeu consiste donc à trouver un équilibre entre la nécessité de mobiliser davantage de recettes publiques et celle de ne pas créer de contraintes disproportionnées pour les catégories économiques les plus vulnérables.
La BAD et l’ATAF renforcent leur coopération
Le séminaire d’Abidjan constitue la troisième rencontre organisée dans le cadre du programme Genre et macroéconomie de la Banque africaine de développement.
Ce programme vise à intégrer davantage les questions de genre dans les politiques macroéconomiques et la prise de décision publique en Afrique.
Il repose sur quatre axes : la production de connaissances, l’organisation de webinaires, la mise en place d’une plateforme destinée aux ministères chargés du Genre et des Finances, ainsi que le renforcement des capacités.
Le programme avait été lancé en novembre 2025 lors d’un webinaire consacré à la macroéconomie axée sur l’égalité de genre. Une deuxième rencontre, consacrée à la budgétisation sensible au genre, avait été organisée en avril 2026.
Vers des systèmes fiscaux plus inclusifs
À l’issue des échanges, la BAD et l’ATAF ont réaffirmé leur volonté de poursuivre leur collaboration sur les politiques et l’administration fiscales intégrant la dimension de genre.
Cette coopération doit notamment passer par le partage de connaissances, le dialogue politique, les échanges de données et la diffusion des expériences nationales.
Pour les deux institutions, l’enjeu est de faire évoluer les systèmes fiscaux africains afin qu’ils puissent simultanément soutenir la mobilisation des ressources publiques, favoriser la formalisation économique et contribuer à une participation plus équilibrée des femmes et des hommes à l’activité économique.
Dans un continent où l’économie informelle représente encore une part majeure de l’emploi, la prise en compte du genre apparaît ainsi comme un volet supplémentaire des réformes visant à rendre la fiscalité plus efficace, plus accessible et mieux adaptée aux réalités économiques africaines.







