Des milliards de francs CFA qui soutiennent les ménages et les économies
Souvent moins visibles que les investissements directs étrangers ou les émissions de dette sur les marchés financiers, les transferts de fonds des travailleurs migrants constituent pourtant une source majeure de financement extérieur pour les économies de l’UEMOA.
Suivis par la BCEAO dans le cadre de l’élaboration de la balance des paiements, ces flux sont comptabilisés dans le compte de revenu secondaire, aux côtés notamment des aides budgétaires, des aides alimentaires et de certains transferts courants reçus par les ONG.
Sur les dix dernières années, les transferts de fonds reçus des migrants ont représenté en moyenne environ 4% du PIB de l’UEMOA. Au-delà de leur poids macroéconomique, ils jouent un rôle direct dans le financement des dépenses des ménages, l’éducation, la santé et l’investissement immobilier.
Une progression de long terme, malgré le choc de 2009
Les données de la BCEAO montrent une tendance globalement haussière des transferts de fonds des migrants depuis plusieurs années.
Une exception notable est toutefois apparue en 2009, lorsque les flux ont diminué de 6,6%. Cette baisse s’inscrivait dans le prolongement de la crise financière mondiale de 2008, qui avait provoqué une récession dans plusieurs économies développées et entraîné d’importantes destructions d’emplois.
L’épisode illustre la sensibilité des transferts aux conditions économiques des pays d’accueil. Lorsque les migrants sont confrontés à une dégradation de l’emploi ou de leurs revenus, leur capacité à soutenir financièrement leurs proches peut être affectée.
Depuis, la tendance s’est progressivement redressée, confirmant le caractère structurel de ces flux pour les économies ouest-africaines.
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La BCEAO cherche à mieux mesurer les flux informels
Une difficulté demeure toutefois : tous les transferts ne passent pas par les circuits financiers officiellement recensés.
Les estimations de la BCEAO reposent notamment sur les transferts bancaires et les opérations enregistrées par les sociétés spécialisées dans le transfert rapide d’argent. Mais une partie des fonds échappe à ces canaux formels, en raison notamment de la nature des transactions et des pratiques de transfert utilisées par les populations.
Pour améliorer la mesure statistique de ces flux, la BCEAO a réalisé des enquêtes auprès des ménages dans les huit pays de l’UEMOA en 2011 et 2012, avant de renouveler l’exercice en 2023.
Les résultats de cette dernière enquête apportent un éclairage important : plus de 7,4% des transferts reçus dans l’UEMOA transitent en moyenne par des circuits informels.
Parmi ces canaux figurent notamment les voyageurs et le système dit « fax », dans lequel un expéditeur remet les fonds à un intermédiaire qui contacte un correspondant dans la zone de destination. Celui-ci verse ensuite l’argent au bénéficiaire après vérification d’un code, d’un mot de passe ou de son identité.
Un enjeu statistique, mais aussi économique
Cette part informelle signifie que les montants officiellement enregistrés peuvent ne pas refléter entièrement la réalité des flux financiers entre les migrants et leurs familles.
Pour la BCEAO, l’enjeu dépasse donc la seule qualité statistique. Une meilleure connaissance des transferts permet aussi de mieux apprécier leur contribution au financement extérieur, à la consommation des ménages et à l’investissement.
Plus de la moitié des fonds servent directement à la consommation
Les enquêtes réalisées dans les pays de l’Union permettent également de mieux comprendre ce que deviennent les ressources envoyées par les migrants.
Plus de la moitié des fonds reçus est consacrée aux dépenses de consommation.
L’immobilier constitue la deuxième grande destination, avec 24,3% des montants reçus.
Les autres investissements représentent 3,5%, tandis que les dépenses consacrées à l’éducation et à la santé comptent respectivement pour 3,7% et 3,4%.
Les événements familiaux et religieux absorbent, pour leur part, 8,7% des fonds reçus.
Cette répartition révèle une fonction essentielle des transferts : ils constituent d’abord un mécanisme de soutien au revenu des ménages.
En période de difficultés économiques, ces ressources peuvent ainsi contribuer à maintenir le niveau de consommation des familles, tout en finançant certaines dépenses essentielles qui auraient autrement pesé davantage sur les revenus locaux.
Le Sénégal concentre près de la moitié des transferts régionaux
Les flux sont cependant loin d’être répartis uniformément entre les pays de l’Union.
Sur la période 2015-2024, le Sénégal a reçu en moyenne 46,8% des flux communautaires de transferts de fonds des migrants.
Le pays devance largement le Mali (17,7%), le Togo (9,7%) et le Burkina Faso (7,9%).
Répartition moyenne des transferts reçus, 2015-2024
Les principaux bénéficiaires des transferts de migrants
Part moyenne des flux communautaires reçus par les principaux pays de l’UEMOA entre 2015 et 2024.
La BCEAO relie notamment cette hiérarchie à l’importance des populations migrantes originaires de ces pays.
Le poids du Sénégal est particulièrement marqué : à lui seul, le pays reçoit près de la moitié des transferts communautaires enregistrés sur la période considérée.
L’Europe reste de très loin la première source des fonds
La géographie des transferts met également en évidence la forte dépendance de l’UEMOA vis-à-vis de sa diaspora installée en Europe.
Le continent européen représente 65,4% de l’ensemble des transferts reçus par les pays de l’Union.
À l’intérieur de cet ensemble, la zone euro représente à elle seule 56,8% des flux.
L’Afrique constitue la deuxième grande zone d’origine, avec 20,3% des transferts reçus.
Cette part africaine comprend notamment les transferts provenant des autres pays de la CEDEAO hors UEMOA (3,5%) et de la zone CEMAC (6,1%).
Cette géographie montre donc que les transferts de migrants sont fortement liés aux relations économiques et migratoires entre l’UEMOA et l’Europe, tout en révélant l’existence d’un réseau financier intra-africain significatif.
Un amortisseur du déficit courant de l’UEMOA
Au niveau macroéconomique, l’importance des transferts apparaît encore plus clairement.
Avec un niveau annuel moyen d’environ 4% du PIB au cours de la dernière décennie, ces ressources contribuent directement à réduire le déficit du compte des transactions courantes.
Le mécanisme est simple : lorsqu’un ménage ou un résident de l’UEMOA reçoit des ressources provenant de l’étranger, ces entrées constituent une source de revenus extérieurs qui contribue à financer une partie des besoins de l’économie.
Cela explique pourquoi les transferts de migrants sont suivis avec attention dans les statistiques de balance des paiements.
Ils constituent une ressource différente des IDE ou des financements souverains : leur moteur principal est la solidarité économique entre les migrants et leurs familles, plutôt que la recherche d’un rendement financier ou le financement direct d’un projet public.
L’autre enjeu : transformer les transferts en investissement productif
Les données soulèvent néanmoins une question centrale pour les politiques économiques de l’UEMOA.
Si les transferts jouent un rôle indispensable dans le soutien à la consommation des ménages, leur contribution au développement de capacités productives demeure plus limitée.
La part consacrée à l’immobilier atteint 24,3%, mais celle dédiée aux autres investissements n’est que de 3,5%.
L’enjeu pour les Etats et les institutions financières est donc de créer des mécanismes permettant aux ménages bénéficiaires et à la diaspora de transformer une partie plus importante de ces ressources en investissements productifs : entreprises, agriculture, transformation agroalimentaire, logement locatif, PME ou projets locaux.
Cela suppose notamment des produits financiers adaptés, une meilleure bancarisation des bénéficiaires, des dispositifs d’accompagnement de la diaspora et une réduction du coût des transferts.
Un levier financier encore sous-exploité
Les chiffres de la BCEAO montrent finalement que les migrants constituent l’un des grands financeurs, souvent invisibles, des économies de l’UEMOA.
Avec des flux représentant environ 4% du PIB régional en moyenne sur dix ans, une contribution importante au revenu des ménages et une présence dans les comptes extérieurs, ces transferts jouent à la fois un rôle social, financier et macroéconomique.
Mais leur potentiel ne se limite pas au soutien à la consommation.
La progression des canaux formels, une meilleure connaissance des flux informels et surtout la création de mécanismes permettant d’orienter une partie des ressources vers l’investissement pourraient faire des transferts de migrants un véritable instrument de financement du développement régional.
Pour l’UEMOA, le défi n’est donc plus seulement de mesurer les milliards envoyés par sa diaspora, mais de mieux transformer cette puissance financière en capital pour les économies locales.








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