Afrique : la menace sur les engrais ravive les risques de crise alimentaire
L’Afrique fait face à une nouvelle menace pour sa sécurité alimentaire. Les tensions géopolitiques dans le détroit d’Ormuz, passage stratégique du commerce mondial, perturbent l’acheminement des engrais essentiels à l’agriculture africaine.
Dans un contexte marqué par les tensions entre les États-Unis, Israël et Iran, les chaînes mondiales d’approvisionnement en ammoniac, urée, phosphate et soufre sont sous pression, faisant craindre une flambée des prix et une baisse de la production agricole sur le continent.
Une dépendance structurelle qui fragilise l’Afrique
L’Afrique subsaharienne importe environ 80 % des engrais qu’elle consomme, ce qui expose fortement ses économies aux perturbations logistiques internationales.
Le détroit d’Ormuz concentre une part stratégique des flux mondiaux :
• près de 25 % du commerce mondial d’ammoniac
• plus d’un tiers des exportations maritimes d’urée
La moindre perturbation sur cette route maritime entraîne :
• hausse des coûts logistiques
• retards d’expédition
• inflation sur les marchés agricoles
Cette vulnérabilité rappelle les précédents chocs liés à la pandémie de COVID-19 et à la guerre en Ukraine.
Les petits agriculteurs, premières victimes
La crise frappe en priorité les petits exploitants agricoles, qui produisent près de 70 % des denrées alimentaires d’Afrique subsaharienne.
Contrairement aux grandes exploitations, ces producteurs disposent de marges financières limitées et subissent directement :
• la hausse des prix des intrants
• les ruptures d’approvisionnement
• la réduction des volumes disponibles
Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), une baisse de seulement 10 % de la disponibilité des engrais pourrait provoquer :
• jusqu’à 25 % de recul de la production de maïs, riz et blé
• une inflation alimentaire pouvant atteindre 8 % sur le continent
La Banque africaine de développement en première ligne
Face à ces risques, le Groupe de la Banque africaine de développement a lancé dès 2022 une Facilité africaine de production alimentaire d’urgence dotée de 1,5 milliard de dollars.
Cette initiative a permis :
• d’accompagner près de 16 millions de petits exploitants dans 35 pays
• de fournir 3,5 millions de tonnes d’engrais
• de soutenir la production de 46 millions de tonnes de denrées alimentaires
La deuxième phase du programme vise désormais une transition de l’urgence vers une souveraineté alimentaire durable.
Cinq mesures urgentes recommandées aux gouvernements africains
Pour limiter les effets immédiats et bâtir une résilience durable, plusieurs axes d’action sont recommandés.
1. Renforcer la veille économique
Les États doivent améliorer le suivi :
• des flux commerciaux
• des routes maritimes
• des prix mondiaux des engrais
Une meilleure circulation des données permettrait d’anticiper les pénuries.
2. Mutualiser les achats et constituer des stocks régionaux
Les gouvernements et organisations régionales sont appelés à :
• coordonner les achats d’engrais
• créer des stocks tampons régionaux
• négocier de meilleures conditions tarifaires
Cette stratégie pourrait réduire la volatilité des prix.
3. Accélérer la production locale
L’Afrique doit renforcer sa production nationale et régionale d’engrais.
Des pays comme le Maroc, le Nigeria, le Kenya et l’Éthiopie investissent déjà dans les capacités industrielles, mais les volumes restent insuffisants.
Les partenariats public-privé doivent soutenir :
• usines de blending
• infrastructures portuaires
• réseaux ferroviaires
4. Soutenir les petits exploitants
Les États doivent protéger les agriculteurs grâce à :
• subventions ciblées
• bons numériques
• accès élargi au crédit saisonnier
Ces outils limiteraient l’impact de la volatilité mondiale.
5. Miser sur la santé des sols
L’Initiative africaine pour les engrais et la santé des sols, adoptée lors du sommet de l’Union africaine en 2024, vise à :
• tripler l’usage des engrais
• restaurer un tiers des sols dégradés
• doubler les rendements céréaliers
Une stratégie structurante pour renforcer durablement la productivité agricole.
Transformer la crise en opportunité stratégique
La crise actuelle rappelle combien la sécurité alimentaire africaine reste dépendante des chocs extérieurs.
Mais elle offre aussi une opportunité :
• accélérer l’industrialisation des intrants agricoles
• renforcer l’intégration régionale
• développer des chaînes de valeur locales
Le programme AgriConnect, lancé fin 2025 par la Banque mondiale avec la Banque africaine de développement, illustre cette approche en combinant :
• conseils agricoles numériques
• accès au crédit
• agriculture climato-intelligente
Les tensions dans le détroit d’Ormuz montrent qu’une crise géopolitique éloignée peut rapidement affecter les marchés alimentaires africains. Pour éviter une nouvelle flambée des prix et protéger les récoltes 2026, les gouvernements africains doivent agir rapidement.
Au-delà de l’urgence, l’enjeu est clair : faire de cette crise un catalyseur pour bâtir une véritable souveraineté alimentaire et industrielle sur le continent.







